PAS LES MÈRES – Katixa Agirre

D’entrée le récit s’ouvre sur la découverte du drame. Deux bébés jumeaux sont retrouvés sur le lit parental par la fille au pair. Morts. Noyés dans une baignoire par leur mère Alice Espanet.

Cette nouvelle fait la une de l’actualité, et intrigue beaucoup la narratrice, puisqu’elle a vaguement connu Alice, rencontrée il y a des années par une amie commune.

Romancière à succès devenue elle aussi maman il y a peu, la jeune femme devient obsédée par cette sombre histoire. Comment une mère belle, intelligente, riche et soutenue par son époux peut-elle tuer ses propres enfants? Et, fait surprenant, non seulement le mari d’Alice ne la quitte pas, mais il la fait libérer moyennant une caution en attente du procès.

En cherchant à comprendre ce qui a pu mener Alice à commettre l’impensable, la narratrice explore la face sombre de la maternité. 

«J’étais cette chose amorphe collée à deux grandes mamelles, auxquelles se collait à son tour un bébé minuscule et splendide.
C’était en tout cas l’image que je donnais en apparence. Si quelqu’un avait fouillé à l’intérieur, il aurait trouvé bien des replis, beaucoup plus sombres. J’avais l’entrejambe recousue – une déchirure de premier degré, mais quand même-, les tétons à vif, je faisais connaissance avec les hémorroïdes pour la première fois de ma vie, j’avais des courbatures dans les bras et les jambes à cause de l’effort surhumain que j’avais dû déployer durant toute la dernière partie de l’accouchement, et, à cause d’une anémie qui n’avait pas encore été diagnostiquée, je me sentais plus fragile qu’une feuille en automne. Il y avait aussi la question du sommeil. Je ne dormais tout simplement pas.»

L’accouchement et ses séquelles, la pression mise sur la mère par la société, la famille, l’entourage autour de l’enfantement et de l’éducation. Ces moments doivent être magiques, il ne peut en être différemment. Comme si une mère devait résister à tout par le simple fait d’être devenue mère.

«À ce moment précis, le bébé décolle sa bouche, le lait coule aux commissures de ses lèvres, tout abondance et satisfaction, et il te regarde directement dans les yeux; non seulement il te regarde, mais tu peux sentir qu’il te voit, et qu’il te sourit, et tu lui renvoies son sourire, pur amour et reconnaissance réciproque. Alors tu sais que tu es arrivée au summum de la sensualité humaine, que rien ne pourra dépasser ce moment, la sensation dans tes tétons, la peau sans limite, le lait chaud qui se répand, le sourire, le plus honnête des regards.»

Sans tabou, l’auteure ne laisse aucun sujet de côté. Un exutoire quelconque peut carrément devenir un besoin vital pour une jeune mère: écrire, tromper son époux, travailler.

«Qu’allais-je devenir en éradiquant cet aspect de mon identité, en le réduisant au silence?» Dans ce roman, nulle question de partage équitable des tâches, mais plutôt de ce que devenir mère implique comme changements émotionnels et biologiques. Les cases imposées dans lesquelles il faut rentrer, sans quoi…

Katixa Agirre nous livre un texte très documenté sur l’infanticide. Elle nous apprend qu’il est facile de tuer un enfant, petit, fragile, et que le phénomène a toujours existé. À travers une foule d’exemples historiques et de cultures différentes, l’auteure revient sur l’évolution de cet acte impardonnable. Mythes et légendes, textes bibliques ou coraniques, faits divers, littérature, maladies mentales, tout est mis à contribution pour tenter d’apporter une clé à la compréhension d’un tel drame.

L’écrivaine américaine Sylvia Plath a épargné la vie de ses deux enfants, mais leur existence ne lui suffisait visiblement pas lorsqu’elle a mis la tête dans le four avant d’ouvrir le gaz. En 1980, lorsque Azaria Chamberlain, deux mois, disparaît lors d’une nuit sous tente avec sa famille au milieu du bush australien, pourquoi est-ce la mère que l’on condamne à perpétuité? Et que dire des bonnes au temps de la reine Victoria?

La construction du texte, variée, riche, rend la lecture absolument passionnante. Même s’il se lit comme tel, ce roman n’est pas un thriller. «Pas les mères» mélange savamment récit intime, enquête sociale et historique. La deuxième partie du livre est quant à elle consacrée au procès d’Alice Espenet. 

Si le sujet de l’infanticide vous fait peur, ne craignez rien, «Pas les mères» vous en apprendra énormément sans vous mettre à terre. Captivant!

«Pulsion de mort. Le plus grand pouvoir qu’on puisse éprouver. Le pouvoir d’en finir avec tout. Quelque chose qu’on peut mener à bien si rapidement, si simplement, si efficacement, qu’après coup c’est l’incrédulité qui domine, bien plus que la culpabilité ou le repentir.»

Éditions Globe, mars 2021, titre original «Amek ez dute /Las madrés no», traduit de l’espagnol par Lise Belperron, 224 pages

6 Comments

  • Fanny

    J’ai aussi apprécié ce livre avec toutes ces références historiques. Et puis le ton utilisé est assez chouette. Bref, comme toi, je le trouve captivant.

  • meellaa

    Nos avis se rejoignent! La forme du récit est très judicieuse, ce sujet ne m’aurait pas autant intéressée s’il avait été traité simplement sous forme de thriller.

  • Marie-Claude

    À mon tour de vouloir y mettre le nez. J’aime son approche variée et personnelle à la fois. Sujet tabou, s’il en est un!
    Ok, il est commandé!

  • meellaa

    Alors bonne lecture à toi, je me réjouis d’avoir ton avis. Pour ma part, je n’ai pas vu le temps passer.

  • Christelle

    Un très gros coup de coeur pour moi, j’en parle bientôt … j’avais peur que ce soit trop trash mais ça s’est révélé brillant et passionnant !

Répondre à Marie-Claude Annuler la réponse

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *