LE PAYS DES AUTRES – Leïla Slimani

Première partie – La guerre, la guerre, la guerre

Nous sommes juste après la Libération, le ciel de Rabat est «désespérément bleu» lorsque la jeune Mathilde, Alsacienne, débarque au Maroc pour rejoindre son époux Amine Belhaj. Ces deux amoureux se sont connus et mariés en Alsace alors qu’Amine combattait dans l’armée française. 

Après plusieurs jours de retrouvailles sensuelles, le couple doit s’installer pour un temps chez la mère d’Amine, Mouilala qui élève encore sa fille cadette Selma. Mathilde est confrontée de façon abrupte au choc des cultures. Alors qu’elle a soif de liberté au sortir de la guerre, Mathilde découvre que le Maroc est une société patriarcale et que la vie qu’elle s’était imaginée va prendre une autre tournure. 

Le couple s’installe dans une ferme à Meknès où Amine s’échine à cultiver une terre aride par tous les moyens.

Mathilde, devenue mère de deux enfants, se sent seule. Seule en tant qu’étrangère dans ce «pays des autres», mais également seule en tant que femme.

Le couple peine à s’épanouir. S’ajoutent aux problèmes traditionnels que les couples peuvent rencontrer, les tensions engendrées par la différence de culture.

Amine est amoureux de sa femme, il la désire toujours plus que tout. Mais parfois il lui reproche inconsciemment de ne pas être sa mère. Une femme qui ne lui demande pas à l’accompagner au bar, une femme qui se taise. Alors que son Alsace natale et sa famille manquent à Mathilde, Amine, marié à une femme trop émancipée pour un pays comme le Maroc, a l’ennui de sa culture, de sa langue. Il a parfois honte d’être marié à cette étrangère qui n’y comprend rien.

A l’approche de Noël, Amine souhaite faire plaisir à Mathilde et aux enfants. Emporté par un espoir fou, il vole un cyprès dans le jardin de la voisine pour en faire un sapin de Noël. Mais que peut-il savoir de Noël? Il ne fait qu’enfoncer le clou.

«Il lui tendit le paquet avec un sourire gêné et Mathilde, quand elle eut déchiré le papier, fixa les mules en pinçant les lèvres parce qu’elle avait peur de pleurer. Elle ne savait pas si c’était la laideur des pantoufles, le fait qu’elles soient trop petites ou simplement l’affreuse trivialité de cet objet qui la plongeaient dans un tel état de tristesse et de rage. Elle dit «merci» puis elle s’enferma dans la salle de bains, saisit la paire d’une seule main et se frappa avec les semelles. Elle voulut se punir d’avoir été si bête, d’avoir tant attendu de cette fête à laquelle Amine ne comprenait rien. Elle se détesta de ne pas savoir renoncer, de ne pas avoir l’abnégation de sa belle-mère, d’être si futile et si légère.»

Mathilde est une femme de combat. Elle résiste, se construit sa propre vie malgré son désespoir. Elle dit à son homme : «Si ce n’est pas convenable pour moi, je ne vois pas comment cela le serait pour toi.». C’est une héroïne. 

Lors d’un retour en France, elle songe pourtant à ne pas rentrer au Maroc.

«La violence de cette idée lui donna envie de crier elle dut mordre le drap. Mais l’idée ne s’échappa pas. Au contraire, le scénario se fit de plus en plus concret dans son esprit. Une nouvelle vie lui semblait possible et elle en mesurait tous les avantages. Bien sûr, il y avait Aïcha et Selim. Il y avait la peau d’Amine et le ciel infiniment bleu de son nouveau pays. Mais avec le temps et la distance, la douleur s’atténuerait. Ses enfants, après l’avoir haïe, après avoir souffert, en viendraient peut-être à l’oublier et ils seraient, eux comme elle, heureux de chaque côté de la mer.(…) Il n’y a pas de drame dont on en puisse se remettre, pensa Mathilde, pas de désastre sur les ruines duquel on ne puisse reconstruire.»

Tous les personnages du roman de Leïla Slimani sont hauts en couleur…

Selma, la jeune soeur d’Amine, subit des violences terribles à l’image de ce voyage en train qu’elle effectue avec sa mère où des Françaises s’emparent d’elle pour lui enlever un supposé maquillage de son visage. Elle recevra en prime les gifles de son frère Omar. 

Omar, homme impulsif au service d’une organisation secrète formée contre l’occupant français, qui rêve de liberté et jalouse son frère. Alors qu’Amine se battait en France parmi les avantagés, Omar vivait la pénurie et le rationnement au Maroc. Révolté, Omar hait sa ville d’origine, et «cette société rance». Il ne se doute pas qu’Amine envie le fanatisme de son frère. Car contrairement à Omar, il craint de mourir. 

«La liberté, bien sûr, l’obsédait, elle habitait tous ses rêves mais il ne pouvait se résoudre à prendre une balle dans le dos, à mourir comme un chien accroché aux barbelés.»

Et puis Aïcha, la fille aînée de Mathilde et Amine, enfant qui observe tout et cherche sa place au sein de sa famille et du «pays des autres», tiraillée entre deux cultures.

A travers les souvenirs de Mathilde, nous avons également l’occasion de faire la connaissance de Georges, père de Mathilde et Alsacien emblématique resté au pays.

Pendant les dix années durant lesquelles se déroulent le roman, le Maroc traverse une période des plus agitées qui mènera finalement le pays à l’indépendance. La violence est omniprésente. A travers les différents destins de chacun, l’auteure réussit à nous faire ressentir de l’empathie tant pour les uns que pour les autres. Leurs vies nous racontent cette page de l’Histoire de façon simple et captivante. 

La condition féminine est bien sûr un thème central du roman. L’auteure tire d’ailleurs un parallèle intéressant entre les sentiments qu’un peuple colonisé et ceux identiques que les femmes peuvent ressentir, par exemple l’impossibilité de s’exprimer.

Après le terrible « Chanson douce », roman couronné par le prix Goncourt en 2016 et adapté récemment au grand écran, Leïla Slimani nous questionne cette fois sur la signification de la liberté sous toutes ses formes.

«-Mais nous sommes tous en prison. Tant que nous vivrons dans un pays colonisé, nous ne pouvons pas nous dire libres.»

«La guerre, la guerre, la guerre», première partie d’une trilogie, est un texte d’une immense richesse. «Le pays des autres» remplit toutes les cases d’une saga familiale absolument passionnante peuplée de vrais héros, mais surtout de Mathilde, héroïne inoubliable. Vivement la suite…

Editions Gallimard, mars 2020, 368 pages

2 Comments

  • Gertsch Patricia

    Bravo pour ce blog… il donne envie de tout lire… les images sont belles, chaque fois je me réjouis de venir passer une moment d’évasion et de découvertes. j’attends impatiemment la suite …. Merci <3

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