KIM JIYOUNG, NEE EN 1982 – Cho Nam-joo

Kim Jiyoung a trente-cinq ans, elle est mariée à Jehong Daehyeon depuis trois ans et maman d’une petite fille âgée d’un an environ. Kim Jiyoung a quitté son emploi dans une société de communication à la naissance de leur fille. Son mari travaille dans une importante entreprise de high-tech.

Kim Jiyoung s’occupe seule de leur fille. Sa belle-famille n’habite pas sur place, ses parents tiennent un restaurant et sont très occupés. Son époux rentre très tard et passe une partie de ses week-ends au bureau.

Celui-ci remarque que son épouse a d’étranges comportements. Elle se met à lui répondre avec d’autres voix. Elle imite d’autres femmes. Suite à plusieurs événements inquiétants, il lui prend rendez-vous avec un psychiatre. Kim Jiyoung est soulagée car elle se demande si elle ne fait pas une dépression. 

Ainsi, s’ouvre le roman de l’auteure coréenne Cho Nam-joo, née en 1978 et véritable actrice du mouvement féministe en Corée du Sud grâce à ce premier roman qui a créé la polémique lors de sa parution. Adapté au grand écran,  le film a totalisé 2 millions d’entrées au box-office sud-coréen en 2019.

Le texte se poursuit avec les différentes parties de la vie de Kim Jiyoung . L’enfance de sa mère, celle de son père, leur mariage et leur vie commune, la naissance de leurs enfants, la scolarité de Kim, ses études, ses débuts dans la vie professionnelle, sa vie amoureuse, son mariage et finalement la naissance de sa fille.

Ne vous attendez pas à des rebondissements. Il s’agit de l’histoire ordinaire d’une femme ordinaire. Pas de fioritures, uniquement des faits. Kim Jiyoung grandit et évolue dans une société traditionaliste. Pourtant, à quelques détails près, il pourrait s’agir de la condition de n’importe quelle femme. L’injustice et l’absurdité de certaines situations, les questions auxquelles la société ne répond jamais et dont les femmes font les frais, l’infériorité qu’elles ressentent face aux hommes dès leur naissance, les jugements et la culpabilité que notre société leur impose tout au long de leur vie.

Lorsque Kim demande à son professeur pourquoi les garçons ont droit aux baskets et aux T-Shirts et pas les filles. Il lui répond que c’est parce que les garçons ne passent pas dix minutes sans bouger. Ils font du foot, basket, etc. Comment leur dire de porter des chaussures de ville et des chemises ? Kim lui explique qu’il y a erreur. Les filles aiment le sport, mais c’est justement parce qu’on les habille avec ces jupes et ces chaussures qu’elles y renoncent. Il ne s’agit pas de la cause, mais de la conséquence. 

Kim a un frère cadet et une soeur aînée. Leur mère ne traite pas ses trois enfants de la même manière. Elle est beaucoup plus exigeante avec ses filles et ne s’en rend pas compte même lorsque Kim lui fait remarquer.

Consternée, Kim découvre que chaque femme doit subir la douleur mensuellement.

« Je ne comprends pas. La moitié de l’humanité subit ça chaque mois. Au lieu de médocs au nom imprécis de antidouleurs qui provoquent des vertiges et donnent la nausée, quelqu’un ne pourrait pas inventer un remède efficace et sans effets secondaires, spécialement conçu pour les douleurs des règles ? Le labo qui sortirait ça gagnerait une fortune ! 
(…) – Tu m’étonnes. De nos jours on guérit des cancers, on transplante des coeurs, et il n’existe pas un seul traitement pour la douleur des règles, c’est dément. Ils croient que c’est la catastrophe si un soin concerne l’utérus. C’est quoi le problème, c’est un territoire sacré, ou quoi? »

Un soir en rentrant de chez elle, Kim se fait importuner par un garçon. Son père lui reproche d’avoir été dans un quartier trop éloigné, d’avoir parlé avec n’importe qui, de porter une jupe trop courte, etc. Chaque jeune fille grandit avec ce refrain. S’habiller correctement, se comporter sagement, éviter ceci, éviter cela. La faute est du côté de celle qui n’a pas été assez attentive et qui n’a pas su percevoir le danger.
Le garçon lui reprochera d’avoir eu un comportement provocateur, alors qu’elle essayait seulement d’être sympathique. Kim découvre l’impact que son attitude pourtant innocente peut avoir sur les personnes du sexe opposé.

Dans sa jeunesse, Kim a envie de dire aux hommes « Votre fille si précieuse pourrait bien se retrouver dans la même situation que moi dans quelques années si vous continuez à me traiter de la sorte. ».

L’inégalité salariale est également abordée au travers de la vie professionnelle de Kim. La Corée est le pays où l’écart des salaires hommes / femmes est le plus important de l’OCDE. Et puis, les choix de carrières auxquels sont confrontés les femmes qui ont un désir de maternité. 

« Est-ce que les lois ou les institutions changeraient les pensées ? Ou à l’inverse, était-ce la pensée qui réformait les lois et les institutions ? »

Kim, enceinte, essaie d’expliquer à son mari l’angoisse qu’elle ressent à l’idée de ne pas pouvoir poursuivre sa vie professionnelle après la naissance de leur enfant. Et surtout sa culpabilité face à cette angoisse. 

« Jiyoung, au lieu de penser à ce que tu vas perdre, penses à ce que tu vas gagner. Devenir parents, c’est magnifique, c’est émouvant. Et puis, si vraiment nous ne trouvons personne qui puisse garder l’enfant et que tu dois arrêter ton travail, il ne faut pas que cela t’inquiète, je prendrai tout en charge. Je ne te demande pas de quitter la maison pour gagner de l’argent.
– Et toi, tu y perds quoi?
– Pardon?
– Tu me dis de ne pas penser à ce que je vais perdre. Il est probable que je vais perdre ma jeunesse, certains réseaux comme mes amis par exemple, mon boulot, mes collègues, etc., mes projets personnels et mon avenir professionnel, tout, quoi. Mais toi, qu’est-ce que tu vas perdre, toi ?
– Eh bien… Pour moi aussi ce ne sera plus comme avant… Il faudra que je rentre tôt, je ne pourrai plus voir mes amis aussi souvent, ça sera compliqué pour assister aux dîners d’équipe ou pour les heures supplémentaires. Et quand je rentrerai, il faudra que je t’aide alors que je serai claqué. Et puis quoi, pour toi et pour notre enfant, voilà, je serai chef de famille… c’est ma charge ! J’aurai toutes ces responsabilités nouvelles à assumer pour ma famille.
(…)
– D’accord, c’est vrai, ce sera difficile pour toi également. Sinon, tu sais, ce n’est pas parce que tu m’as dit d’aller gagner de l’argent que je bosse. Je bosse parce que j’aime mon boulot. Mon travail me plaît et gagner de l’argent me plaît aussi. »

De bonne foi, son époux lui promet constamment de l’aide.

« Tu ne peux pas arrêter cinq minute avec cette histoire que tu m’aideras? Que tu m’aideras pour le ménage, que tu m’aideras pour le bébé, et maintenant, quoi? Pour mon avenir professionnel? Cette maison-là qu’il faut nettoyer, n’est-ce pas aussi la tienne? Le bébé, n’est-ce pas aussi le tien? Et puis quoi, l’argent que je gagne, je le dépense pour moi sans doute? C’est quoi cette manie de parler tout le temps comme ça, comme si tu me rendais d’inestimables services tout le temps? »

Après la naissance de leur fille, Kim se rend compte que son emploi constituait une part importante de son identité. Elle constate l’hypocrisie de la société qui tantôt dévalorise la femme qui reste juste à la maison et tantôt la sublime car elle se consacre à faire croître l’humanité, mais jamais en évaluant ce travail en chiffres réels, en coûts.

Kim est également surprise du manque de franchise des femmes entre elles. Pourquoi sa mère ne lui a jamais dit que c’était si dur de mettre au monde un enfant et de l’élever ? Non seulement sa mère, mais également les autres femmes de sa famille. 

A la fin du roman, la chute est édifiante et fait office de cerise sur le gâteau. 

Ce livre aurait pu être un coup de coeur, les seules choses qui m’ont manqué sont un style et une écriture un peu plus poétiques. 

A lire d’urgence !

NiL éditions, 2020, traduit du coréen par Kyungran Choi et Pierre Bisiou, 206 pages

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