NOS RENDEZ-VOUS – Eliette Abécassis

« Et au même moment, Vincent prit son téléphone pour écrire à Amélie. Lui dire que l’amour est fugace et éternel, instantané et interminable, grandiose et minable, avare et généreux, intense et insipide, tendre et cruel, qu’il est vérité et mensonge, passion et raison, sincérité et hypocrisie, spontanéité et manipulation, caresse et brutalité, grandeur et décadence, splendeur et misère, joie et tristesse, illusion et réalité, espoir et désespoir. (…)
Lui dire, surtout ceci : dans la vie, on peut aimer plusieurs fois, mais on n’a vraiment qu’un seul amour. »

Vincent et Amélie se rencontrent dans une file d’attente à la Sorbonne. Un échange de regards. Coup de foudre.

« Deux personnes qui discutent ensemble, de tout, de rien, comme cela se produit des milliers de fois dans une vie. »

Ils passent une soirée ensemble avec d’autres étudiants, puis poursuivent la nuit seul à seul à se balader dans Paris. Ils se racontent leurs lectures, leurs passions, leur vie qui commence tout juste… ils n’ont que vingt ans. 

« Il y eut comme un silence. Il aurait pu, à cet instant, lui prendre la main et lui offrir un baiser, ou simplement, effleurer sa joue, et attendre. Elle aurait dû lui sourire, sans quitter son regard au lieu de baisser les yeux pudiquement. Elle eut l’idée de se lever et de venir prendre place sur la banquette près de lui. Il l’aurait simplement prise dans ses bras, elle aurait enfoui la tête dans son cou. Ou bien, ils se seraient embrassés, et tout aurait basculé, juste sur une phrase, ou un mot, ce mot-là, oui. Mais, de gré ou de force, de délicatesse ou de peur, d’orgueil ou de préjugés, d’insouciance ou de conscience qu’un geste, un simple geste serait irréversible, le silence se prolongea et il fallut l’interrompre, enfin. »

Ils se donnent rendez-vous un autre soir dans un café. Vincent l’attendra longtemps. Amélie arrivera en retard. Vincent sera déjà parti. 

Entre les deux, s’ensuivent des années de rendez-vous manqués ou de rencontres au moment inopportun. Aucun des deux n’oublie l’autre. 

« La moitié des erreurs qu’on fait dans la vie est à cause de la précipitation, l’autre moitié à cause du défaut d’action. »

L’idée qu’une vie entière puisse se construire par rapport à une décision prise ou pas prise à un moment X me surprend toujours. « Un coup de dés qui n’abolit pas le hasard mais qui détermine tout. ». Si j’étais arrivée en retard, si j’étais montée dans le train, si je n’avais pas été retenue, si j’avais eu le courage, si j’avais su… Parfois, un « si » modifie le cours d’une vie. Et parfois, nous rencontrons le vrai amour et nous ne le reconnaissons pas.

L’Amour avec un grand A. Celui qui survit à tout. Au temps, aux questions sans réponse, aux non-dits, à l’attente, à la distance et… aux rendez-vous manqués. Qu’il se concrétise ou pas, il résiste.

« Qu’elle ne cessait de penser à lui, même si parfois elle cessait de penser à lui. Qu’il était là comme un rêve récurrent, une musique de fond, un soupir dans son coeur, un horizon jamais atteint, un idéal. » 

Poussée par l’envie de connaître l’issue de ce récit, j’ai lu ce court texte d’une traite. La plume d’Eliette Abécassis, dont je découvrais le style pour la première fois, est élégante et ciselée. Les mots sont là où il faut, ni plus ni moins. Douée d’un regard lucide sur le sentiment amoureux, l’auteure a réussi à m’embarquer dans l’histoire alors que je ne suis jamais parvenue à m’attacher vraiment aux personnages. 

« Ils n’avaient pas compris. Ils n’avaient pas osé. Ils étaient empêtrés chacun dans leur éducation, leurs inhibitions, ils ne savaient pas. Ils ignoraient que la vie prend le dessus sur les rencontres et sur l’amour, que de fil en aiguille on est emporté malgré soi vers un destin qu’on ne maîtrise plus, que l’on prend des bifurcations comme des portes qui nous mènent vers des couloirs, des couloirs de dix ans, de vingt ans, de trente ans, qu’on épouse souvent la personne qu’on n’aime pas, qu’on laisse passer l’amour de sa vie, par délicatesse, par malchance ou par inadvertance, qu’on ne fait pas nos enfants avec ceux que nous aimons et que ces enfants sont ensuite la raison pour laquelle on reste avec eux, et la raison aussi pour laquelle on finit par se séparer. »

Editions Grasset, 2020, 153 pages

 

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