LE CONSENTEMENT – Vanessa Springora

A treize ans, lors d’un dîner où elle accompagne sa mère, Vanessa Springora tombe sous le charme de Gabriel Matzneff, écrivain admiré. Elevée par sa mère depuis la séparation de ses parents, elle se sent valorisée par l’attention que cet homme de cinquante ans lui porte. Dans les jours qui suivent, il va tout faire pour se retrouver régulièrement sur le chemin de la jeune adolescente, il lui écrit et insiste pour la revoir.

Débute alors une relation amoureuse et sexuelle consentante entre une enfant de quatorze ans et un homme de plus de trente ans son aîné. 

Personne ne s’insurge. Surtout pas le milieu littéraire dans lequel évolue l’écrivain. Et si au début, la relation ne plaît pas à sa mère, celle-ci est très vite conquise et ne s’interpose pas. D’ailleurs, plus tard, lorsque sa fille lui annonce qu’elle a rompu , elle lui répond : « Le pauvre, tu es sûre ? Il t’adore! ». 

Avec ce premier roman, après trois décennies de souffrance et de silence, Vanessa Springora nous livre un récit poignant sur la manipulation dont elle a été victime à son insu. Avec des mots justes et sincères, et sans aucune animosité, elle explique de manière magistrale l’emprise qu’un adulte, de surcroît écrivain bénéficiant d’une certaine notoriété, peut avoir sur une enfant mineure n’ayant même pas atteint la majorité sexuelle. Elle réussit parfaitement à nous faire ressentir l’ambiguïté constante de la situation et la façon dont cet homme abuse de sa vulnérabilité. 

Si à quatorze ans, elle a conscience que sa place n’est pas dans une chambre d’hôtel avec cet homme, cela fait partie de sa recherche d’identité. 

« A l’inverse, quand personne ne s’étonne de ma situation, j’ai tout de même l’intuition que le monde autour de moi ne tourne pas rond. »

Au fil du temps, l’emprise est telle que Gabriel Matzneff contrôle complètement la vie de la jeune adolescente. Non seulement son régime alimentaire, mais également ses sorties. Et dès qu’elle tente de lui échapper et de se joindre à des camarades de son âge, il l’en dissuade et lui fait miroiter son amour pour elle.

« (…) je continuerai à satisfaire le désir sexuel d’un monsieur plus âgé que mon père, parce que la peur de l’abandon surpasse chez moi la raison, et que je me suis entêtée à croire que cette anormalité faisait de moi quelqu’un d’intéressant. »

Vanessa Springora réussira finalement à mettre fin à cette relation abusive mais il lui faudra des années pour réussir à se laisser aimer par un homme. Et il lui sera très difficile d’admettre qu’elle a été une victime.

« Et, en effet, comment admettre qu’on a été abusé, quand on ne peut nier avoir été consentant? Quand, en l’occurence, on a ressenti du désir pour cet adulte qui s’est empressé d’en profiter? »

Gabriel Matzneff écrit dans Les Moins de seize ans, essai publié en 1974, «Ce qui me captive, c’est moins un sexe déterminé que l’extrême jeunesse, celle qui s’étend de la dixième à la seizième année et qui me semble être – bien plus que ce qu’on attend d’ordinaire par cette formule – le véritable troisième sexe. ».

Il raconte ses goûts sexuels pour les (très) jeunes gens dans son Journal édité en plusieurs tomes. En 1990, Mes amours décomposés, journal intime de l’écrivain de 1983 à 1984, il évoque le tourisme sexuel auquel il se livre aux Philippines avec des garçons prostitués âgés de onze ans,  et ses amours avec des jeunes filles de quatorze à seize ans.

« G. y défend notamment la thèse selon laquelle l’initiation sexuelle des jeunes personnes par un aîné serait un bienfait que la société devrait encourager. (…) A en croire la description qu’il en fait dans ses carnets noirs, on pourrait même penser que les enfants philippins se jettent sur lui par pure gourmandise. Comme une grosse glace à la fraise. »

Gabriel Matzneff est invité sur tous les plateaux de télévision. Il est soutenu par la presse et de nombreux journalistes de renom. Admiré dans des articles élogieux par des personnalités politiques et littéraires. A la fin des années 90, il est un écrivain controversé, mais tout de même encore couronné en 2013 par le prestigieux prix Renaudot essai.

Selon lui, il faut différencier un pédophile qui vit une vraie histoire d’amour avec un enfant et un pédophile qui viole un enfant…! 

En 1990, Denise Bombardier sera la seule à s’insurger sur le plateau d’Apostrophes. Alors que tout le monde devrait ouvrir les yeux et profiter de son audace, elle sera attaquée et critiquée pendant des années concernant son intervention jugée « exagérée ». 

Alors bien sûr, il s’agit d’une époque plus permissive. Mais, à plusieurs reprises, nous devons nous pincer pour croire à un tel aveuglement collectif.

« Et, depuis belle lurette, G. n’est plus invité dans les émissions littéraires pour se vanter de ses conquêtes collégiennes. »

Mais ce n’est qu’en 2020 que le vent tourne, grâce à la publication du texte exceptionnel de Vanessa Springora. Les écrits de Gabriel Matzneff sont enfin mis en évidence sous un autre jour et la minimisation des actes qu’il a commis n’est plus acceptée par l’opinion publique. Le Parquet de Paris ouvre une enquête contre lui et plusieurs Maisons d’édition mettent fin à la commercialisation de certains de ses livres.

« En dehors des artistes, il n’y a guère que chez les prêtres qu’on ait assisté à une telle impunité.
La littérature excuse-t-elle tout? »

Editions Grasset, 2020, 207 pages

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