IL EST DES HOMMES QUI SE PERDRONT TOUJOURS – Rebecca Lighieri

Pas besoin de lire vingt pages pour entrer dans le dernier roman de Rebecca Lighieri dont je découvrais l’écriture. Dès les premières phrases, j’ai écouté Karel me parler de sa famille et de son enfance. Dès les premières phrases, j’ai été bouleversée.

Marseille, nord de la ville, cité Antonin Artaud, la famille Claeys vivote dans une situation précaire. Karel a une soeur, Hendricka, et un frère, Mohand, né avec plusieurs handicaps physiques. Tous trois grandissent terrorisés par un père violent et une mère qui a perdu son éventuelle joie de vivre en route. L’appartement est sombre, le ménage jamais tenu, et l’ambiance est tendue dès que le père rentre au foyer. Les parents passent une bonne partie de leur maigre revenu dans l’héroïne. Le frigo et les placards sont vides dès le dix du mois. 

Les enfants s’élèvent seuls, détruits un peu plus chaque jour par la maltraitance et le manque d’amour. 

Karel et Hendricka sont d’une beauté exceptionnelle. Mohand est «le raté». Le benjamin subit sans cesse les moqueries, le rejet et l’humiliation de son père. La frontière entre les handicaps de naissance et les séquelles conséquentes au manque de stimulations positives devient de plus en plus floue.

Karel et Hendricka fréquentent le collège, puis le lycée sans que les parents ne soient inquiétés. L’indifférence est totale, pourtant tout le monde devine. Même si le désarroi des deux aînés est immense, spécialement lorsqu’ils aimeraient protéger Mohand leur petit frère fragile, la honte les empêche de parler.

Le style simple et sans pathos de l’auteure rend le récit crédible, et son narrateur très attachant. Je ne vous cache pas que j’ai eu le coeur essoré à plusieurs reprises. Et en tête cette question récurrente : Comment un enfant peut-il se construire dans un tel milieu familial? 

«Il y a des âmes incurables et perdues pour le reste de la société. Supprimez-leur un moyen de folie, elles en inventeront dix mille autres.»

Premier chapitre, «Qui a tué mon père?». Karel se trouve chez son psy encore hanté par l’ombre de son père, qui a fini tué à coups de pierre sur le crâne dans une décharge à deux pas de la cité Artaud. Qu’auraient été leurs vies s’ils étaient nés dans une autre famille? La violence est-elle un vice héréditaire ou une déviance que l’on transmet par éducation? Peut-on devenir quelqu’un et se bâtir une vie, alors qu’enfant on n’a été personne? Voilà les questions sur lesquelles fantasme Karel. Par exemple, des années plus tard lorsqu’il assistera à une scène de complicité ordinaire entre un père et son fils, il sera assailli par une tristesse insupportable.

Nous suivons le destin de la fratrie des années 80 aux années 2000, une plongée dans la culture populaire de l’époque sur fond de musique d’IAM et de Céline Dion. Le récit de Karel est porté par un véritable souffle romanesque : l’amitié avec les gitans sédentarisés à côté de la cité, Choucha la voisine, la découverte du sexe par Karel et sa petite amie Shayenne, le passé et les secrets de famille, les drames. Le drame.

«L’espérance de vie de l’amour, c’est huit ans. Pour la haine, comptez plutôt vingt. La seule chose qui dure toujours, c’est l’enfance quand elle s’est mal passée : on y reste coincé à vie (…).» 

Un petit bémol personnel toutefois : je n’ai pas du tout accroché à un événement de l’histoire et je l’ai trouvé déplacé par rapport au reste du roman. Cela n’a ni gâché mon plaisir de lecture ni remis en cause les multiples qualités indéniables du roman, mais malheureusement ce point négatif m’a fait passer à côté du coup de coeur.

Brillant!

Editions P.O.L, 2020, 384 pages

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