LES FALAISES – Virginie DeChamplain

Octobre, le bout du monde, ou plutôt la Gaspésie. V. rejoint la maison de son enfance. Le Saint-Laurent vient de rejeter le corps sans vie de sa mère. 

Après des années d’absence, les objets qui n’ont cessé d’habiter ce lieu lui rappellent des souvenirs. Heureux ou malheureux.

«Des fois j’aimerais ça me rappeler des choses que je me rappelle pas. Comme ma naissance. La première chose que j’ai vue. La première chose qui m’a fait rire. Qui m’a fait pleurer pour vrai. La première fois que j’ai eu mal. J’aimerais ça aussi avoir pris une photo mentale de moi pendant des moments importants pour pouvoir me les rappeler quand je vais être vieille. Je prends pas la peine de me souvenir de moi. De quoi j’avais l’air en dedans quand je suis tombée en amour. A quel âge j’ai eu peur de mourir pour la première fois. Et toutes les autres. Les fois où je me suis perdue, les fois où je suis partie, celles où j’aurais voulu rester.»

Dans ce coin perdu mais rempli d’espace et de nature, le temps s’étire. Cette femme retrouve les gens et leurs regards faux, mais elle fait également une belle rencontre. Celle de Chloé qui tient le bar du village.

«On me dit bienvenue. Rebienvenue. Ca doit faire du bien d’être revenue. Leurs sourires croches. L’envie de leur casser les dents. A ces gens qui toute ma vie m’ont regardée me noyer. Nous ont regardées nous noyer les yeux grand fermés. Leurs mains me brûlent. Je veux partir.»

 

Grâce à la lecture passionnante d’extraits de journaux intimes de la grand-mère de V., épouse de marin, ce livre est l’occasion de voyager entre la Gaspésie et l’Islande et à travers l’histoire de femmes d’une même lignée.

«Tes frères ne tarderont pas. Vous finirez tous par partir, par trouver un autre bout du monde où le temps avance dans la bonne direction.»

Plutôt que le récit d’un deuil, ce roman nous raconte une reconstruction. La mémoire s’apaise pendant que l’avenir se dévoile. Et c’est très beau.

«- Ça va r’venir, inquiète-toi pas. Vivre c’est comme le vélo. Ça revient toujours.»

Ce texte est empreint de poésie et de douceur. 

«MON LINGE HUMIDE DE PLUIE en tas dans l’entrée. Je mets mon dernier chandail propre, ouvre les fenêtres plus grand que les murs, que le paysage.»

Ni tristesse, ni mélancolie. Imaginez-vous perché en haut des falaises, le visage caressé par l’air marin… au loin le large…

…lire « Les falaises » c’est ça.

Et petit clin d’oeil, ce livre a été pour moi l’occasion de découvrir de multiples expressions québécoises : «Ça niaise/ faique je vais faire un boute/ j’aurais mis cent passes que sa peau goûtait le feu de camp/ décide de ne pas prendre mon char pour aller acheter des sacs poubelle/ espère que mon vieux bécycle rouge fait encore l’affaire.» Quel dépaysement, j’adore!

Ce magnifique premier roman de Virginie DeChamplain a été une heureuse occasion de découvrir cette Maison d’édition que je ne connaissais pas.

Editions La Peuplade, 2020, 224 pages

Leave a Reply

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.