COMME DES FRÈRES – Claudine Desmarteau

«Moi non plus j’ai rien oublié. C’est incrusté en moi, bien profond. J’y pense et y repense. Chaque jour et chaque nuit. Moi non plus j’ai rien oublié. Et aujourd’hui je le sais. Que je me trimballerai ça toute ma vie.»

D’emblée, Raphaël se confie au lecteur. Il y a six ans quelque chose de grave est arrivé. Aujourd’hui, il est jeune adulte mais cet événement l’empêche encore de vivre.

Chapitre après chapitre, le narrateur revient sur ses souvenirs d’enfance et d’adolescence. Raphaël ne nous raconte pas sa vie par le menu, mais plutôt l’histoire de l’amitié qui unissait sa bande de potes. Unissait, car cette amitié tout comme l’insouciance, ont pris fin un samedi de février six ans plus tôt. 

Kevin, Ryan, Idriss, Thomas, Lucas, Saïd et Raphaël sont amis depuis l’enfance. Quentin, arrivé en cours de route, a d’abord été l’objet de harcèlement de leur part avant de finalement réussir à intégrer le groupe.  

Ces jeunes s’ennuient comme on peut s’ennuyer lorsque l’on est adolescent. Rien de grave, mais des heures à meubler. Ils zonent comme on dit. Les amis se rendent régulièrement dans le cabanon d’un jardin ouvrier pour boire et fumer des joints. Ils cherchent leurs limites en se lançant des défis. Quentin est celui qui va le plus loin dans les bêtises. Il cherche à impressionner les autres pour se faire apprécier. 

«Tu m’étonnes qu’elle était bonne. Je me souviens des fous rires, contagieux, crescendo, énormes, quand Ryan avait détruit un cageot en s’asseyant dessus et s’était retrouvé le cul par terre,
quand Thomas avait posé les tranches de lard sur les braises de charbon de bois, direct, sans grille, quand on avait tenté de les manger malgré tout, quand on rejouait les vidéos de Jackass,
quand Idriss bouffait une merguez avec les mains attachées dans le dos…
On se filmait et on postait sur Facebook ou sur Snapchat.

C’était drôle. Au début.»

Raphaël nous parle également de ses préoccupations, de ses parents, de leur couple, de son premier amour Iris, et de ses premiers émois sexuels. 

L’écriture de Claudine Desmarteau tantôt nous bouscule, tantôt nous émeut. Des chapitres courts, voire très courts articulent le récit : 
«En ce moment c’est la saison des petits insectes vert pâle, presque translucides, qui ne vivent qu’une journée. Les éphémères.»

Grand texte sur l’adolescence. Sur l’attitude inconsciente que l’on peut avoir à cet âge-là. Attitude qui peut avoir des conséquences dramatiques et bien lourdes à porter pour le restant de sa vie. La force de l’effet de groupe y est aussi remarquablement bien décrite. 

Que s’est-il passé ce fameux samedi? Ce n’est qu’à la lecture des toutes dernières pages que le lecteur le découvre presque par surprise, alors qu’il s’est posé cette question tout au long du roman. A ce moment-là, le lecteur mesure le poids du mot « culpabilité ». 

Mais il faudra bien vivre avec…

«Deux cents milliards d’étoiles dans la Voie lactée, notre galaxie, paumée dans l’immensité d’une centaine de milliards d’autres galaxies qui peuplent l’univers. Et moi je suis là, minuscule miette de chair en train de savourer un stick odorant dans la fraîcheur de la nuit bretonne. Je ne suis qu’une chiure de mouche dans l’abîme de l’univers. Cette certitude m’apaise. Vu de là-haut, plus rien n’a d’importance. Mes remords et mon chagrin se diluent dans l’infini. Je me sens fragile, périssable. Vivant.»

L’auteure Virginie Desmarteau est également illustratrice. Elle a publié plusieurs livres pour la jeunesse mais « Comme des frères » est son premier roman pour adulte. 

J’ai été complètement bluffée.

L’Iconoclaste, 2020, 320 pages

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