LE VIEUX QUI LISAIT DES ROMANS D’AMOUR – Luis Sepúlveda

Publiées en 1992, les aventures romanesques d’Antonio José Bolivar Proaño, alias “le vieux qui lisait des romans d’amour” emportent son lecteur dès les premières lignes. 

Ce court texte écrit sous la forme d’un conte m’a dépaysée, fait réfléchir, tenue en haleine, instruite, touchée, émue… Habitée par une galerie de personnages plus charismatiques les uns que les autres, l’histoire n’a rien à envier à un bon roman à suspens avec, pour ne rien gâcher, une dimension philosophique en plus.

El Idilio, petit village d’Amazonie, vit au rythme des passages du bateau nommé Le Sucre, chargé d’approvisionner la population de cet endroit coupé du monde. Deux fois par an, le docteur Rubincondo Loachamín rend visite aux habitants d’El Idilio pour soigner leurs dents ou leur poser un dentier. Mais depuis qu’il a découvert que son patient, le vieil Antonio José Bolivar Proaño savait lire, le docteur lui apporte des livres. De préférence, des romans d’amour, le vrai, celui qui fait souffrir.

«Il possédait l’antidote contre le redoutable venin de la vieillesse. Il savait lire.»

Un jour, la visite du dentiste est interrompue par un événement qui secoue tout le village. Un homme blanc est retrouvé assassiné dans une pirogue. Le maire, sinistre bonhomme, accuse aussitôt le peuple indien, les Shuars, tandis que le vieil Antonio José Bolivar Proaño soutient la thèse d’une attaque de femelle guépard.

L’auteur revient alors sur la vie du vieil homme, originaire d’une région montagneuse de la Cordillère, et venu s’installer en Amazonie avec son épouse alors qu’ils n’avaient que quinze ans. La vie des colons s’avère bien plus difficile que prévue. Antonio José Bolivar Proaño en sort anéanti. Mais grâce aux Shuars, avec lesquels il passe ensuite une grande partie de sa vie, il reprend goût à l’existence et apprend à connaître et aimer la forêt.

«Il était comme un Shuar, mais il n’était pas un Shuar. C’est pourquoi il devait s’absenter régulièrement: ils lui avaient expliqué qu’il était bon qu’il ne soit pas vraiment l’un des leurs. Ils aimaient le voir, ils aimaient sa compagnie, mais ils voulaient aussi sentir son absence, la tristesse de ne pouvoir lui parler, et les battements joyeux de leur coeur quand ils le voyaient revenir.» 

Mais revenons au présent. Une deuxième victime du félin et voilà notre homme envoyé seul à sa recherche au fin fond de la jungle. Que l’aventure commence!

D’une plume tendre et poétique, Luis Sepúlveda nous offre une fable à l’allure légère mais d’une intelligence rare. Une ode à la Nature face à “la barbarie des hommes”.

A la lecture du résumé de la vie de l’auteur, je ne peux m’empêcher d’y revenir… il est des hommes passionnés au parcours si riche! Né en 1949 au Chili, Luis Sepúlveda a milité très jeune pour ses idées politiques. Etudiant, il est même emprisonné durant plusieurs années sous le régime de Pinochet. L’écologie fait également partie de ses combats. Il voyage énormément en Amérique du Sud, et partage le quotidien des indiens shuars pendant un an pour le compte de l’UNESCO. Au Nicaragua, il s’engage dans la lutte pour la révolution. Puis, il travaille plusieurs année sur l’un des bateaux de Greenpeace. Tout cela additionné à son travail d’écriture.

Voilà l’exemple d’un homme qui ne faisait pas que discourir puisqu’il n’a cessé d’agir. 

Installé en Espagne depuis plusieurs années, Luis Sepúlvada est malheureusement décédé le 16 avril 2020 à l’âge de 70 ans, vaincu par le coronavirus. Mais il nous laisse en héritage à nous lecteurs, une multitude de textes traduits en plusieurs langues. 

L’auteur a dédicacé «Le vieux qui lisait des romans d’amour» à Francisco Alves Mendes Filho, militant brésilien, grand défenseur de la forêt amazonienne, assassiné en 1988 à cause de ses idéaux. 

«Tu ne liras pas ce roman, Chico Mendes, ami très cher qui parlait peu et agissait beaucoup, mais ce prix Tigre est aussi le tien, comme il est celui de tous les hommes qui continueront sur le chemin que tu as tracé, notre chemin collectif pour défendre ce monde, notre monde, qui est unique.»

Editions Points, 1995, 128 pages (version poche). Paru en 1992 aux Editions Métailié, titre original “Un viejo que leia noveras de amor”, traduit de l’espagnol (Chili) par François Maspero.

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