HISTOIRES DE LA NUIT – Laurent Mauvignier

Lorsque j’ai eu ce livre pour la première fois entre les mains, j’ai été surprise: six-cent-quarante pages! En ces temps agités, se lancer dans la lecture d’un pavé édité aux Editions de Minuit, j’avoue avoir ressenti une once d’hésitation. Mais un roman de Laurent Mauvignier…

Lecture de la première phrase. Trente lignes. Seconde hésitation.

Mais une atmosphère pesante s’est déjà installée. Je vois Bergogne attendant sa voisine sur le parking de la gendarmerie. Je respire l’air humide de la campagne. Je vois la route en lacet et le hameau. J’ai l’impression de lire le début d’un film de Chabrol.

Quelques pages plus tard. Je remarque que mon corps est lourd, mes épaules tassées. A la recherche d’une chose d’indistincte, je descends les marches menant dans un sous-sol mal éclairé, je dois parfois m’arrêter et reprendre mes esprits.

Alors? Oui, il possible d’avaler en quelques heures, un roman de plus de six cents pages, construit de phrases incroyablement longues. 

Nous sommes en France, dans un coin paumé en pleine campagne, La Bassée, un bourg et quelques hameaux épars dont un de trois maisons. 

Une maison est habitée par Bergogne, Marion son épouse et Ida leur petite fille. Dans la deuxième maison vit Christine et son chien. La troisième est en vente, inhabitée. 

Bergogne est agriculteur. On le sent sensible, isolé de sa femme. Ce n’est pas un dur comme il est attendu qu’un homme le soit à la campagne. Inscrit dans la lignée, il a repris l’exploitation familiale. Célibataire durant de longues années, avec son air paysan, les villageois lui ont certainement posé l’étiquette de benêt du village. Marion, son épouse, travaille dans une imprimerie. Elle sort régulièrement s’amuser avec ses collègues à des soirées karaoké arrosées. Bergogne pense que Marion est trop belle pour lui et souffre du désintérêt qu’elle lui inflige chaque jour. 

Leur petite fille Ida passe beaucoup de temps chez «Tatie», la voisine Christine. Cette artiste peintre, un brin excentrique, détonne dans le paysage. Parisienne exilée, sa présence dans le patelin ne plaît pas à tout le monde.

A l’heure du coucher, Marion lit des contes à sa fille. Les contes de l’enfance. Des histoires de loups terrifiantes qui participent pourtant à la construction de l’imaginaire.  

Aujourd’hui Marion a quarante ans. Bergogne lui a préparé une petite fête surprise. Il a pensé à tout. Ida s’en fait une joie. 

Mais, alors que le chien de Christine ne répond pas à ses appels, des inconnus frappent à sa porte.

La soirée d’anniversaire aura bien lieu, mais la terreur s’invitera au repas.

Au menu, la peur et la domination, mais également le repentir. Le bonheur que l’on a pas su saisir.

Peu de personnages, mais presque tous sont des êtres humiliés, blessés, dont l’impuissance à soigner leurs plaies béantes attise la douleur et l’esprit de vengeance.

«(…) oui, on peut recouvrir sa vie pour la faire apparaître, superposer des couches de réalités, de vies différentes pour qu’à la fin une seule soit visible, nourrie des précédentes et les excédant toutes; elle n’avait jamais pu imaginer que ce soit vrai ailleurs qu’en peinture (…), recouvrir jusqu’à ce qu’une forme apparaisse qui n’a rien à voir avec celles qui, du dessous, ont rendu possible celle qui apparaît par superpositions, glacis, enregistrant des strates et faisant mémoire de couches qui ne se laissent pas dissoudre tout à fait et remontent, vibrent en s’effaçant, en nourrissant l’image nouvelle de l’épaisseur de leur matière, et, à la fin, s’inclinent devant elle, lui laissant toute la place, dans la splendeur de son apparition.»

En véritable orfèvre, Laurent Mauvignier ne laisse rien au hasard. Il fouille absolument tout. Chaque âme, chaque objet, chaque bruit est passé au crible fin. 

«Marion prend la montre et la tourne, la retourne, c’est une montre très classique – boîtier en acier inoxydable, trois aiguilles, de forme ronde, au cadran blanc, de la marque Pulsar. Une montre qu’elle pourrait trouver jolie si elle prenait la peine de la voir, plutôt que de rester là à l’observer sans la laisser s’imprimer sur sa rétine – une montre qu’elle aurait sans doute aimé qu’on  lui offre, dans d’autres circonstances, et qu’elle aurait pu admirer dans la vitrine du bijoutier en prenant le temps de se dire qu’elle aurait envie d’une montre comme celle-ci, se reprenant aussitôt, à quoi bon une montre, puisqu’on a l’heure sur son téléphone et qu’on traine celui-ci comme une excroissance de son cerveau dans son sac à main?»

De longues phrases qui perdent parfois le lecteur, mais contribuent à étirer le temps et à alourdir l’atmosphère de plus en plus noire.

Même si le style en déstabilisera encore plus d’un, j’ose espérer que personne ne niera qu’il s’agit d’une prouesse.

«Bonsoir,
fielleux et racoleur,
Je suis Christophe,
et Bègue ne peut pas rester sur le seuil de la porte et 
ne peut pas en voir plus,
Un vieil ami de Marion, il sait qu’il faut rentrer et déjà il revient sur ses pas,
On attendait que vous.»

La chute de ce roman est digne d’une tragédie provençale. Pierre Magnan a sa Maison assassinée. Laurent Mauvignier a maintenant ses Histoires de la nuit. 

Les Éditions de Minuit, septembre 2020, 640 pages

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