ÉLÉGIE POUR UN AMÉRICAIN – Siri Hustvedt

Il est souvent demandé aux lecteurs quel livre ils emporteraient sur une île déserte. A cette question, je répondrais sans hésiter : un livre de Siri Hustvedt! 

Pourquoi ce choix? D’abord, parce que le silence de l’île déserte se prêterait parfaitement au niveau élevé de concentration que la lecture d’un ouvrage de cette auteure exige.

J’emporterais un livre de Siri Hustvedt, parce que vous pouvez lire et relire ses textes à l’infini, vous n’aurez de cesse de vous instruire, de vous nourrir d’une écriture aussi intelligente que poétique, de découvrir des histoires passionnantes, et surtout, vous ne vous sentirez pas isolé, ses personnages sont si réalistes qu’ils semblent exister.

«Élégie pour un Américain» n’a pas réussi à détrôner mon roman préféré de l’auteure. Il faut dire que «Tout ce que j’aimais» figure dans mon panthéon littéraire. Mais la voix singulière de Siri Hustvedt m’a une nouvelle fois éclairée et passionnée.

Erik Davidsen, le narrateur, est psychiatre à New York. Divorcé, il vit seul, mais entretient de bonnes relations avec sa soeur Inga et sa nièce Sonia qui vivent également à New York. La famille d’Erik et Inga est d’origine norvégienne, mais ils ont grandi dans le Minnesota où ils se sont justement rendus pour les obsèques de leur père. Lorsqu’ils font le tri de ses affaires, Erik et Inga tombent sur sa correspondance, et plus précisément sur une lettre reçue des années auparavant, qui suggère un secret de famille.

Des passages du journal du père d’Erik racontent son quotidien, la crise économique, la guerre, avec notamment un récit bouleversant sur le débarquement de Normandie auquel il a participé. Ces extraits sont d’ailleurs tirés du vrai journal du père de Siri Hustvedt. Grâce à des allers retours constants, entre le passé et le présent de la famille Davidsen sur plusieurs générations, le puzzle se reconstitue petit à petit.

Au travers de la profession d’Erik et d’extraits de séances avec ses patients, la psychiatrie et occupe une place centrale dans le récit. Continuellement, cet homme réfléchit, analyse, interprète les rêves et partage ses réflexions et préoccupations avec le lecteur. 

«Quand nous regardons quelqu’un dans les yeux, c’est dans un cerveau que nous regardons. Un individu sans yeux est perturbant pour la simple raison que les yeux sont les portes de la personne.»

Lorsqu’il nous parle de ses études de médecine, il ouvre une réflexion que j’ai trouvée fascinante.

«La première fois que j’ai tenu en main le cerveau de Dum, j’ai été surpris d’abord par son poids, et puis par ce que j’avais refoulé – la notion que cet homme avait été un vivant, un septuagénaire trapu, mort d’une maladie cardiaque. Quand cet homme était en vie, pensais-je, tout était là – images mentales et paroles, souvenirs des morts et des vivants.»

Erik est un homme assez seul, mais lorsqu’il loue le rez-de-chaussée de sa maison à Miranda et sa petite fille, il tombe amoureux de la jeune femme artiste. Il est alors question de dessin et de photographie.

Inga, la soeur d’Erik, a beaucoup de mal à se remettre du décès de son mari deux ans plus tôt. Max était un grand écrivain qui jouissait d’une certaine notoriété. Inga ne réussit pas à trouver une identité sans lui, tant Max prenait de la place aux yeux des autres. 

«(…) il y avait des gens, avant et après la mort de Max, qui ne me reconnaissaient pas sans lui, des gens avec qui j’avais eu des conversations, pour qui j’avais préparé des repas à la maison, des gens que je connaissais, pas de vrais amis mais des gens qui auraient dû me connaître. Il était devenu le seul et unique contexte à la perception qu’ils avaient de moi.»

Mais Max a lui aussi caché tout un pan de sa vie qu’Inga va chercher à découvrir…

Sonia, la fille d’Inga et Max, est toujours hantée par la disparition de son père, mais également par les événements tragiques du 11 Septembre. Elle reste traumatisée par ce souvenir.

«(…)et quand elles étaient sorties de là les tours flamboyaient , rouges comme des squelettes incandescents, et Inga s’était dit : «Je vois ceci. C’est vrai. Je dois me dire que ceci est réel»


«Élégie pour un Américain» nous questionne sur la douleur du deuil, les traumatismes du passé. Lorsque ceux-ci nous hantent, comment envisager «cette contrée indéfinies que nous appelons l’avenir, région habitée exclusivement par des craintes et des souhaits»?

Ce roman brillant souffle à l’esprit des vivants que les disparus ne cessent d’exister.

«Le problème, c’est que nous sommes tous aveugles, tous dépendants de représentations préconçues, de ce que nous pensons que nous allons voir. La plupart du temps c’est comme ça. Nous ne faisons pas l’expérience du monde. Nous faisons l’expérience de ce que nous attendons du monde.»

Editions Actes Sud, 2008, titre original «The Sorrows of an American», traduit de l’américain par Christine Le Boeuf, 400 pages. Disponible en poche dans la collection Babel.

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