L’ÉTÉ OÙ MAMAN A EU LES YEUX VERTS – Tatiana Tibuleac

«Ce matin-là, alors que je la haïssais plus que jamais, maman venait d’avoir trente-neuf ans. Elle était petite et grosse, bête et laide. C’était la maman la plus inutile de toutes celles qui n’ont jamais existé. Je la regardais par la fenêtre, plantée comme une mendiante à la porte de l’école. Je l’aurais tuée rien que d’y penser.» 

Ces premiers mots durs, intrigants, ouvrent l’histoire singulière et inoubliable de L’été où maman a eu les yeux verts.

Aleksy, le narrateur, déteste sa mère. La violence et le dégoût qu’il affiche envers elle, sa vision noire de la vie, n’en font pas un ami du lecteur. Les paroles d’Aleksy repoussent.  

«Maman avait des yeux verts tellement beaux qu’ils semblaient être une erreur, pour qu’on les gaspille sur un visage aussi ingrat que le sien.»

Au fil de brefs chapitres, nous découvrons les casseroles que traîne la famille d’Aleksy. Et alors, le rejet fait place à l’empathie. Une mère broyée par le chagrin et les regrets. Un père qui a quitté le navire. Un enfant traumatisé, sans moyen de compréhension, psychotique et violent. Le poids de leurs vies pèsent sur les épaules du lecteur.

Mais, un rayon de soleil filtre. Une maisonnette louée dans un petit village du nord de la France. La mère, le fils.

Elle, elle est venue y mourir. Lui, il va apprendre. Leur relation, se métamorphoser. Leur amour, se révéler. Timidement, avec difficulté, le soleil tout entier pénètre ce foyer d’un été. 

«(…), je lui demandé pourquoi elle s’était coiffé pendant toutes ces années d’une queue-de-cheval, et pourquoi elle n’avait pas les cheveux courts comme maintenant. Maman a parlé une heure. En résumé, sa réponse a été qu’une décision idiote résultait toujours d’une autre décision idiote. Une vêtement moche et bon marché attire un autre vêtement moche et bon marché. Une gifle pardonnée sera immanquablement suivie d’un coup de poing, et un mensonge que l’on croit se transformera en un cimetière de vérités. Sa queue-de-cheval, dont elle savait très bien qu’elle nous tapait sur le système, était un prolongement de sa vie triste et dépourvue de sens. Mais, si elle n’avait changé que de coiffure, le reste n’en aurait été que plus évident.»

Des années plus tard, devenu peintre célèbre, Aleksy tente de panser ses blessures en se souvenant. De cet été, celui du premier amour. Et de la suite, terrible.

La sincérité de ce texte apprivoise le coeur du lecteur. Malgré la rudesse des mots, la beauté est partout. Dans le jardin de la petite maison normande, dans l’attente interminable d’Aleksy pour apercevoir un instant la fille aimée, dans les paroles d’une mère à la vie gâchée, dans la rage et la révolte d’un fils.

L’été où maman a eu les yeux verts rappelle combien il est urgent de vivre.

 

 

La lecture de ce titre me confirme que les blogs littéraires ont encore toute leur raison d’être. Sans avoir lu la chronique enthousiaste de hop! sous la couette, je n’aurais certainement pas eu la chance de tomber sur la plume remarquable de l’auteure moldave Tatiana Ţîbuleac. Mais finalement, les joyaux sont souvent cachés.

Éditions des Syrtes, 2018, 170 pages, titre original «Vara în care mama a avut ochii verzi», traduit du roumain par Philippe Loubière.

7 Comments

  • Ingannmic

    Je suis ravie de voir ce titre, mon coup de coeur n° 2 de l’année 2020, faire son petit chemin sur la blogosphère. Il le mérite tellement. J’ai lu ensuite “Le jardin de verre”, de la même auteure, qui est un très bon roman, mais n’égale pas à mon avis la beauté de celui-ci.

    Merci pour ce billet !

    • meellaa

      Mais oui, il mériterait d’être plus en vue. J’ai remarqué Le jardin de verre sur le site de l’éditeur, je vais de ce pas lire ton billet. Merci à toi d’avoir mis ce roman en avant!

  • Marie-Claude

    Qu’il est beau et inspirant, ton billet. Si je ne l’avais déjà lu, je voudrais le lire tout de suite!
    Une histoire vibrante de sincérité comme je les aime.
    C’était un réel plaisir de te lire et de te retrouver (enfin)!

    • meellaa

      Merci! J’espère que d’autres sauteront le pas et lirons ce très beau roman. As-tu lu Le jardin de verre?
      Comme toi, j’ai profité des vacances pour lire, et comme toi également beaucoup de chroniques en retard. Celui-ci, je l’avais lu en juin, c’est dire… Mais je n’ai lu que du bon, un coup de coeur même et… un flop total qui m’a fait penser à toi, j’aurais dû le donner avant même de le lire!

    • Marie-Claude

      J’espère qu’on le verra plus passé, ce roman.
      Le jardin de verre a rejoint aussitôt ma PAL.
      Très hâte de connaître ton coup de coeur même et ton flop!

  • Passage à l'Est!

    Comme Ingannmic, j’ai été frappée par ce roman, par l’évolution d’Aleksy et de sa relation avec sa mère, par l’impression de luminosité qui se dégage malgré tout du livre. Il y a beaucoup moins de luminosité dans Le jardin de verre, que j’avais pourtant apprécié parce que le cadre (Moldavie) m’intéressait particulièrement.

    • meellaa

      Effectivement, c’est frappant de lire un texte si lumineux alors que le ou les sujet/s sont finalement si noirs. Je ne sais pas si je lirai Le jardin de verre, il me paraît un peu trop sombre. Mais je le garde en tête, peut-être que son heure viendra…
      Je vais aller faire un tour sur ton blog pour plus de détails, merci !

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