PETITE BRUME – Jean-Pierre Rochat

Passer l’aspirateur en compagnie d’auteurs qui parlent de littérature, de leur parcours personnel et de textes d’autres auteurs, voilà qui augmente sensiblement la dimension de l’activité. Je vous dis cela, parce que lorsque je vaque à mes obligations domestiques, j’ai pour habitude d’écouter mes podcasts préférés. Parmi eux, l’émission de Manuela Maury «Alice s’émerveille», fantastique émission consacrée à la littérature. Cette semaine-là, la journaliste recevait Lisbeth Koutchoumoff, journaliste et critique littéraire. À un moment, les deux journalistes se mettent à disserter sur l’écrivain Jean-Pierre Rochat, qualifié de l’une des meilleures plumes suisses contemporaines par Joseph Incardona lors d’une précédente émission. Comme il est de coutume, un passage de son dernier livre «Roman de gares» est lu à voix haute. Arrêt de l’aspirateur. Arrêt tout court. Instant suspendu. Retour sur terre. Mais qui écrit ainsi? Qui est ce Jean-Pierre Rochat? 

Figurez-vous que cet écrivain et agriculteur, né en 1953, vit tout près de chez moi, dans ma région. Il a publié une quinzaine d’ouvrages et reçu plusieurs prix, dont le Prix Dentan en 2013. Oui, tout ça. Et jamais je n’en avais entendu parler. Heureusement, en littérature si une rencontre pareille ne se produit que rarement, elle n’arrive jamais trop tard.

L’écriture de Jean-Pierre Rochat est pure, sans fioriture, presque orale, lucide, bouleversante, subtile, puissante, enluminée par de petites touches d’ironie. Elle m’a simplement subjuguée.

«Petite brume», c’est le nom de la plus belle et dernière jument de Jean Grosjean, un paysan qui a tout perdu. Son épouse Frida l’a quitté pour un autre homme après des années de mariage, suivie par leurs enfants. La spirale infernale a alors débuté. 

«On peut dire que je me suis crevé le cul toute ma vie, mais j’ai bossé de bonne humeur, heureux de ce qui m’arrivait, j’ai tout misé sur ma bonne étoile et soudain, d’un coup, le petit train de mon bonheur déraille. Mon malheur est minuscule à l’échelle universelle, faut se pencher avec une loupe pour voir quelque chose(…)»

Aujourd’hui a lieu la vente aux enchères de sa ferme. Durant les quelques heures où il voit sa vie vendue à prix, Jean Grosjean égrène ses souvenirs. La machine à saucisses n’est pas qu’une machine à saucisses, c’était la machine à saucisses de l’oncle Éric dernier boucher du village. La boucherie a disparu, tout comme l’école et les bistrots. Milaine, ce n’est pas qu’une grosse vache, elle porte ce nom parce qu’à sa naissance elle était frisée comme un mouton. Milaine ce n’est pas qu’un nom puisque c’est Gaëlle, leur fille qui l’avait baptisée ainsi. Et Mignonne, arrière-arrière-arrière-arrière petite-fille d’une génisse qui a été rapportée par le grand-père à pied, en passant par la capitale. Même le lit de Jean est vendu à prix. Mais il a tout prévu, dès la vente terminée, il disparaitra dans la forêt et…

«Après, ce sera le travail des pompes funèbres, eux ils ont l’énergie, sont payés pour ça, mais qui paiera? Puisque je suis un trou, un taux négatif, mort à crédit.»

La force de ce texte réside dans sa réussite à tout dire en très peu de pages. La chute de cet homme, son cri d’amour à sa femme, à ses enfants, la difficulté de survivre en tant qu’agriculteur, le changement de statut, l’évolution de la société, le deuil d’un bonheur échu. Ce roman rappelle à quel point tout est facilement délié, qu’une vie peut s’effondrer en un souffle. 

«Il faut que ça s’arrête un jour pour réaliser que c’était idéal. Que les idéaux peuvent changer et que l’amour d’un coup peut te glisser des pattes comme une belle truite qui t’échappe.»

«Je n’arriverai jamais à expliquer ça, le bonheur d’avoir été paysan, même s’il faut en mourir. D’ailleurs qui a encore envie d’écouter? Ramuz, c’était le dernier à décrire les paysans, après on s’est intéressé à plein d’autres trucs et dans les romans contemporains, on voit les tracteurs que de loin.»

Il me tarde de découvrir les autres ouvrages de Jean-Pierre Rochat. Dans ma bibliothèque, leur place près de mes précieux exemplaires de Ramuz est déjà toute trouvée.

Un bijou. ❤️

«Petite brume» est son treizième livre publié. 
Éditions d’autre part, 2017, 116 pages

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