MADAME HAYAT – Ahmet Altan

«C’était il y a un an. À l’époque, j’ignorais encore que la vie est littéralement la proie du hasard et qu’un mot, une suggestion, ou rien qu’une carte de visite, dénués de volonté propre, par le minuscule mouvement qu’ils lui impriment suffisent à la faire changer du tout au tout.»

La voix de ce livre est celle de Fazil. Je dis la voix parce qu’il s’agit bien d’une voix, une vraie, qui s’adresse à vous dès les premières lignes.

Et ce que raconte Fazil m’a d’emblée intéressée.

Quel défi que de rendre justice à ce livre merveilleux, à l’écriture sublime…

Suite à la faillite et au décès de son père, la famille de Fazil a tout perdu. Jeune étudiant en lettres, il vit dans une chambre louée dans un immeuble vétuste loin de sa mère.

Au bénéfice d’une bourse, Fazil doit apprendre à vivre avec peu de moyens et trouve un job de figurant dans une émission de télévision.

C’est sur le plateau qu’il rencontre Madame Hayat, une femme bien plus âgée que lui, charismatique, voluptueuse et sensuelle. Fazil en tombe fou amoureux. Avec elle, il découvre l’amour charnel. Madame Hayat lui enseigne par son comportement, et par la valeur qu’elle représente pour Fazil, ce qu’être libre implique. 

Simultanément, Fazil fait la connaissance de la très belle Sila, une jeune fille de son âge. La famille de Sila vit la même situation financière que celle de Fazil, le gouvernement leur a tout pris. Une relation amoureuse s’installe entre eux.

Le contexte politique très tendu intensifie le sentiment de liberté que procurent ces deux histoires d’amour aux personnages.

«Entre ses bras, contre son sein, la peur et l’angoisse, le passé et l’avenir s’évanouissaient, il n’existait plus qu’une solitude peuplée de lumière, une obscurité lourde de désir. Là je grandissais, je vieillissais, je mûrissais, j’oubliais tout. Mes peurs revenaient dès que je m’éloignais d’elle, le temps reprenait de l’ampleur, gonflant mes angoisses et mes peines, mais chaque fois, ce que j’avais vécu et ressenti avec elle ajoutait une pièce d’or au trésor que sa mémoire formait dans un coin de mon esprit.»

Mais Ahmet Altan transporte son lecteur bien au-delà. 

Fazil vit entouré de Gülsüm un travesti, du Poète un dissident, d’un père et de sa gamine. L’étau se resserre autour de la ville, ces personnages profonds, leur quotidien, leurs conversations et leurs actions parfois terribles traduisent un espoir déchu absolument bouleversant. Sans compter les réflexions offertes sur le pouvoir de la littérature.

«Cela me déprimait parfois jusqu’à en tomber malade. Alors j’allais à la bibliothèque lire des romans. Là, le monde changeait d’éclairage, les hommes et les événements devenaient d’une pure transparence, je contemplais le monde hors d’atteinte, sans que personne pût me voir, me toucher, tandis que je pouvais, moi, toucher ces hommes qui étaient dans les romans. Je me sentais puissant, serein, je me sentais guérir. (…) À chaque livre je changeais d’époque, de lieu, et plus important encore, d’identité, et, me défaisant d’un insoutenable sentiment de captivité, j’accédais à une liberté à laquelle personne ne pouvait imposer de frontières.»

Madame Hayat, un roman vertigineux, refermé à regret, en larmes.

Inoubliable.

«Ne vous contentez pas de répéter ce que d’autres ont déjà dit. Ce n’est pas ainsi qu’on travaille. Soyez courageux. La littérature a besoin du courage, et c’est le courage qui distingue les grands écrivains des autres.»

Madame Hayat a reçu le Prix Femina étranger 2021. L’auteur turc Ahmet Altan a écrit ce texte dans une prison d’Istanbul. Libéré depuis, il ne peut malheureusement pas quitter la Turquie.

Éditions Actes Sud, septembre 2021, traduit du turc par Julien Lapeyre de Cabanes, 272 pages.

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