L’ART DE LA JOIE – Goliarda Sapienza

Ce mois de mai, il a filé vite. Trois recueils de nouvelles, une grosse rage de dent, des congés sous la pluie, une seconde dose, et quinze jours consacrés à L’Art de la joie. À l’image de cet automne au printemps, une lecture vécue en dents de scie, me demandant souvent pourquoi je me trouvais au milieu de ces pages, les tournant presque dans la douleur, pour être finalement emportée par les mots de Goliarda Sapienza, et me questionner à nouveau. 

Ce n’était pas gagné entre nous. Il faut dire que ce roman écrit sur près de dix ans et publié après le décès de l’auteure italienne, est qualifié de chef-d’oeuvre. Donc, lorsqu’à la page quatorze déjà vous vous sentez déstabilisée, agacée, et carrément incrédule un chapitre plus tard, sachant qu’il vous reste sept-cents cinquante pages à lire, grande est la déception et l’envie d’abandonner vous taraude. 

Et pourtant… Grâce à Modesta, née le 1er janvier 1900 en Sicile, dans la misère, le lecteur traverse près d’un siècle d’Histoire. L’emprise de l’Église sur cette île aux mille richesses et à la pauvreté sans nom, les guerres, l’arrivée du communisme dans le pays.

«Je ne devais pas chercher, comme j’avais pensé en m’échappant de la maison de Carmela, à oublier le passé: il fallait au contraire me le rappeler sans cesse tout entier, afin de le garder sous contrôle et de m’en faire une force contre les nouvelles rencontres qui certainement m’attendaient au passage.»

Envoyée au couvent, puis introduite dans un palais de nobles, Modesta évolue, s’intègre, conclue un mariage arrangé, vit l’amour, assume sa bisexualité, devient mère, règne sur un clan, reste libre toujours. Modesta analyse et transgresse toutes les règles, sans jamais se rebeller contre la vie. Son regard clairvoyant me l’a rendue insupportable à son jeune âge, mais attachante et inoubliable par la suite.

«Qui sait ce qu’est la vieillesse? Quand commence-t-elle? Au temps de Stendhal, à trente ans une femme était vieille. Moi, à trente ans, j’ai tout juste commencé à comprendre et à vivre. Qui a osé franchir le seuil de ce mot sans écouter préjugés et lieux communs? Peut-être plus de gens que tu ne l’imagines, si tu peux rencontrer dans les trous où on les a relégués des visages sereins, des regards calmes et pleins de savoir. Mais personne n’a jamais osé en parler par crainte – toujours l’éternelle crainte – de renverser les faux équilibres établis.»

 

Goliarda Sapienza nous a laissé un monument littéraire. Parce que là où le récit est riche, foisonnant, compliqué à suivre, l’écriture est fluide, sensuelle, baignée par le soleil de Sicile. Le style narratif subit des changements aussi subtils que maîtrisés, passant de la première personne à la troisième dans la même phrase, ou régulièrement du récit au théâtre, mêlant conte et texte intime. 

La fin du roman offre les plus beaux mots qu’il m’ait été donné de lire sur l’amour marqué par l’empreinte du temps. 

Cette poésie finale m’a donné envie de découvrir d’autres ouvrages de cette auteure hors du commun. 

LE TRIPODE, 2015, publié en Italie en 1998 sous le titre original «L’Arte della gioia», traduit de l’italien par Nathalie Castagné, en poche 800 pages.

2 Comments

  • Marie-Claude

    Mission accomplie! Bravo. Ton enthousiasme, quoiqu’un brin chancelant, ne me porte guère à lire ce chef-d’oeuvre. Je médite sur les citations et ça me suffit.

    Passage chez le dentiste demain midi. Je n’en suis pas sortie, contrairement à toi!

    • meellaa

      Merci 😅 Je n’oserais conseiller ce roman à personne, il faut le lire de sa propre initiative je crois… mais sans conteste, une écriture et une construction très marquantes.

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