SI BEALE STREET POUVAIT PARLER, MEURTRES À ATLANTA – James Baldwin

Si son visage m’était familier, les textes de cet auteur américain m’étaient jusqu’ici inconnus. Une immense lacune qu’il me fallait absolument combler. L’oeuvre est si vaste que j’ai laissé le hasard choisir mes deux premières lectures, un roman et un essai. Tous deux ne m’ont pas passionnée d’égale manière, mais ils m’ont ouvert une petite lucarne sur la vision des Etats-Unis, et du monde, selon James Baldwin. Une façon de voir éminemment intelligente. Il apparait très vite que d’autres lectures suivront, que regarder par le trou de la serrure ne suffira pas. 

James Baldwin est né à Harlem, New-York en 1924. En 1948, il quitte les États-Unis pour la France. Les distinctions raciales sont au coeur de son oeuvre. Il explore également les différences entre les classes sociales et les pressions extérieures qui empêchent les personnes noires de s’intégrer dans la société américaine du milieu du XXe siècle. La quête d’acceptation de l’homosexualité fait partie intégrante de son oeuvre, et ce bien avant la libération sexuelle. 

En parallèle de mes lectures, l’écouter en podcast fût un plaisir. Son français, sa voix, ses souvenirs à Harlem. Et   me dire que la possibilité de lire Chroniques d’un pays natal (Notes of a Native Son – 1955) est offerte à tout un chacun, comme ça, à portée d’yeux, c’est tout de même incroyable.

Son roman Si Beale Street pouvait parler, nous raconte l’histoire d’amour qui unit la douce Tish et le jeune sculpteur Fonny. Ils se connaissent depuis l’enfance puisqu’ils ont tous deux grandi dans le même quartier de New York. Alors que leur relation amoureuse vient à peine de débuter, Fonny est envoyé en prison, accusé du viol d’une Portoricaine alors qu’il se trouvait à l’autre bout de la ville au moment du crime.

Tish vit avec ses parents et sa soeur, une famille unie face aux difficultés quotidiennes. La famille de Fonny quant à elle, dysfonctionne avec une mère à moitié folle, un père désespéré, et deux soeurs manipulatrices et surprotégées par leur mère. Lorsque Tish leur apprend qu’elle est enceinte de Fonny, la guerre entre les deux clans éclate. Une scène inoubliable, des dialogues à couper le souffle.

Plongé au coeur même de ces familles, de leur impuissance, James Baldwin nous dépeint avec humanité des personnages très attachants. Malmenés par un avocat engagé à grands frais, ils cherchent par tous les moyens à prouver l’innocence de Fonny. 

Au fil du récit, l’auteur remonte l’histoire de Fonny et des événements qui lui sont arrivés juste avant son arrestation. Le fonctionnement injuste et implacable de la société saute à la gorge du lecteur. 

Ce roman est fort, mais l’écriture ne m’a portée aussi loin que je l’espérais.

Éditions Stock, La Cosmopolite, 2017, paru en 1974, titre original If Beale Street Could Talk, traduit de l’anglais (États-Unis) par Magali Berger, 256 pages.

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Avec son essai Meutres à Atlanta, Baldwin part des meurtres d’une vingtaine d’enfants et adolescents, tous noirs, perpétrés à Atlanta au début des années quatre-vingts. Ces crimes n’ont pas fait grand bruit, les enfants étaient pauvres, noirs, inexistants. Baldwin se sert de ces événements sur lesquels il a d’ailleurs enquêté personnellement, pour mettre en évidence les mécanismes d’une société organisée par les blancs. Il s’agit plus d’une enquête au sens large que de la résolution du mystère de cette série de meurtres. En passant, son analyse du développement de Harlem et des agglomérations d’Atlanta et New York est passionnante.

Ce texte est d’une intelligence inouïe. Je n’ai nulle honte à avouer que malgré la relectures de certains passages, ceux-ci sont restés insaisissables à mon esprit. Peu importe. James Baldwin ne dénonce pas, il ouvre, déplie, démontre. Le point de vue est large. Lire ce texte brillant, mais accessible, revient à observer une boule à facettes suspendue au plafond d’une pièce ensoleillée. James Baldwin éclaire.

Tout le monde devrait le lire.

«L’Occident comprenait parfaitement le besoin de Lebensraum du chancelier allemand. Ce n’est que lorsque l’espace vital de l’Allemagne commença à empiéter sur celui des autres nations occidentales qu’elles s’opposèrent à l’extension du Troisième Reich. L’élimination des dissidents, les autodafés, l’incarcération et le massacre des Tsiganes – les seuls «Noirs» que les nazis avaient sous la main-, des homosexuels et des Juifs n’ont provoqué dans le monde civilisé qu’un déluge de larmes de crocodile et un réexamen des accords commerciaux. Quand, enfin, l’Occident entra en guerre contre le monstre qu’elle avait elle-même créé, ce fut par autodéfense et pour nulle autre raison

«Car, tout compte fait, qui a jamais donné quoi que ce soit aux Noirs de ce pays? Personne ne nous a donné quarante acres et une mule. Personne ne nous a donné le droit d’être responsables à l’égard de nos hommes, de nos femmes et de nos enfants. Personne ne nous a donné le droit d’apprendre et d’appliquer ce que nous avons appris. Personne ne nous a donné le droit de rejeter le modèle qu’on prétendait nous imposer, et de créer et d’agir selon notre propre volonté. Non! le système a toujours fonctionné comme si tout ce que pouvaient espérer les Noirs, c’était de devenir blancs.»

Éditions Stock, La Cosmopolite, 2020, paru en 1985, titre original The Evidence of Things Not Seen, traduit de l’anglais (États-Unis) par James Bryant, 180 pages.

Afin de mieux percevoir la langue de l’auteur, la suite de mon voyage se fera certainement en anglais. Seront lus Harlem Quartet (Just Above My Head-1979), L’Homme qui meurt (Tell Me How Long the Train’s Been Gone – 1968), Chroniques d’un pays natal (Notes of a Native Son – 1955).

Et impossible de passer à côté du documentaire magistral I Am Not Your Negro réalisé par Raoul Peck, adapté du texte inédit de James Baldwin Remember This House.

7 Comments

  • Marie-Claude

    Enfin un nouveau billet, et quel billet!
    Et dire que je n’ai encore jamais lu Baldwin. Tout me pousse vers cet essai, plutôt que vers ce roman. Les citations sont très évocatrices…
    (Tu as beaucoup de la chance de lire en anglais…)

    • meellaa

      Long billet mais comment faire court en parlant de Baldwin?! Si tu ne l’as pas lu, je ne peux que t’y encourager, il est rare d’avoir accès à des propos si intelligents.
      Harlem Quartet semble faire l’unanimité, j’ai hâte de le découvrir. J’ai le pressentiment que cet auteur mérite d’être lu en vo… j’en conviens j’ai de la chance.

  • Electra

    Superbe billet ! j’ai lu Baldwi en anglais et je viens de finir un essai de Deborah Levy où elle parle de lui, de son oeuvre et va voir sa maison dans le Sud de la France.
    Je dois encore lire le reste de son oeuvre. Je trouve ses propos pertinents mais je lis également des auteurs noirs plus contemporains, comme un recueil d’essais en écho à l’oeuvre de Baldwin.

    • meellaa

      Oh tu m’intéresses, quel est le titre de l’essai que tu lis? J’imagine qu’il doit être passionnant! Ou as-tu déjà mis la main sur le troisième de la série?
      J’ai regretté de ne pas avoir acheté ces deux Baldwin en anglais, je compte y remédier pour les suivants, ça m’intéresse de découvrir sa plume originale!

    • meellaa

      D’ailleurs je viens d’aller lire ton article The fire next time qui t’avait emballée. Tout à fait d’accord avec toi, il devrait être enseigné!

  • krol

    Ah mais oui il faut absolument que je lise tout ça, avec une préférence peut-être pour le documentaire. En revanche, j’ai vu I am not your negro. Ce sont des incontournables. Merci pour cet article !

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